
NON CONFORME :
Quatre femmes façonnant le temps
AN SE EUN
MARIA EZCURRA
ANTONIETTA GRASSI
KIM SIYEON
15.01.2025 — 07.03.2025
Faisant écho aux réflexions majeures de l’écrivaine et féministe australienne Germaine Greer sur les contraintes sociales et patriarcales qui ont longtemps éclipsé les ambitions créatives des femmes, quatre artistes en milieu de carrière, originaires du Canada et de la Corée du Sud, examinent l’entrelacement de l’art, du genre et de l’âge dans une perspective transrégionale, naviguant entre attentes et limitations. Plutôt que de se concentrer sur la discrimination, l’âgisme ou les forces du capitalisme, cet échange met en lumière l’acte persistant de réappropriation et de défi chez ces artistes — une reconquête de l’identité, de la voix et du territoire artistique. Cinquante ans après que Linda Nochlin — éminente historienne de l’art et figure du féminisme américain — ait démontré comment les barrières institutionnelles liées à l’éducation, au mécénat et au conditionnement social empêchaient les femmes d’accéder à une pleine visibilité, les échos de cette exclusion perdurent encore et nourrissent la vision de ces artistes, qui la transforment activement en matière, en geste et en forme.
Travaillant à travers un large éventail de formes et de techniques — peinture, broderie, sculpture, installations in situ et photographie — An Se Eun, Maria Ezcurra, Antonietta Grassi et Kim Siyeon imaginent des modalités qui, tout en étant façonnées par des limitations domestiques et temporelles, en tirent une profonde inspiration, ouvrant ainsi la voie à une réflexion sur la portée politique du geste artistique. La charge des responsabilités, qui laisse souvent peu de temps ou d’espace pour la création, devient la source d’une résilience silencieuse — née de la répétition et du soin. En élaborant leurs œuvres dans les interstices du quotidien, elles révèlent comment ces entraves peuvent finalement se révéler fécondes. L’exposition devient dès lors un espace pour questionner la manière dont l’intersectionnalité du genre, de la classe, de la race et de la sexualité infléchit les conditions de création et de réception — déterminant non seulement leurs pratiques, mais aussi la façon dont elles sont perçues, valorisées et retenues.
Déterminées et inébranlables, ces femmes défient les conditionnements sociaux en refusant de se conformer aux conventions de l’art contemporain, tout en sculptant de fugaces moments de répit — aussi bien littéraux que métaphoriques. Dans ce temps dérobé, elles semblent trouver un apaisement, non pas dans l’achèvement, mais dans le processus — dans le lent déploiement de gestes répétitifs. Leurs œuvres émergent comme des méditations denses et atemporelles : des transfigurations subversives du quotidien, où l’inaperçu est exalté et l’ordinaire devient extraordinaire. Libérées des exigences du marché, elles produisent souvent sans atelier ni pression de délais, leurs œuvres étant nourries par les interactions familiales. Petits, réutilisables, accessibles et peu coûteux, les matériaux et techniques prêts-à-l’emploi ou non conventionnels remplacent fréquemment les médiums artistiques traditionnels.
Cadavres exquis de Maria Ezcurra présente des figures féminines fragmentées, ludiques et mythologiques — dessinées, cousues et brodées sur des tissus provenant de catalogues de décoration intérieure. Vingt corps, à la fois abstraits et symboliques, émergent de textiles autrefois utilisés comme échantillons de rembourrage. En découpant, cousant et réassemblant, Ezcurra fusionne dessin et broderie, brouillant les frontières entre art et artisanat, public et privé, visuel et tactile. Les figures se défont et se reforment, reflétant le corps féminin comme site et symbole de transformation.
De même, les installations et photographies de Kim témoignent d’une pratique méticuleuse, fondée sur le processus, l’attention et la répétition. Ses sculptures, façonnées à partir de miettes de gomme recueillies lors des leçons d’écriture de sa fille, deviennent des reliques poétiques du labeur maternel — des résidus modestes transmutés en éléments essentiels. En collectant et remodelant des matériaux fragiles, Ezcurra et Kim élèvent ce qui est négligé et féminin, transformant le quotidien en actes discrets de résistance et de renouveau.
Les lignes d’Antonietta Grassi et les textes écrits d’An Se Eun révèlent une sensibilité adaptative — un besoin subconscient de maîtriser par la structure et le rythme. La fragilité des relations contemporaines est au cœur de la série When We Talk About Love de An, alors qu’elle explore les nuances subtiles, souvent imperceptibles, des liens humains. Une simple phrase, répétée comme un mantra et transférée sur une toile selon une disposition particulière, se métamorphose en formes évoquant des objets banals et jetables — tels que sous-verres ou napperons — métaphores de la fugacité inévitable. Ayant vécu aux quatre coins du monde, An déplore l’instabilité de la communication et la déconnexion qui surgit des innombrables rencontres et séparations. Une seule phrase — souvent prononcée, rarement retenue — fait ici écho aux relations modernes, rapides à se former, faciles à se dissoudre.
Les Modulations de Grassi, délibérées et rythmiques, évoquent elles aussi une méditation silencieuse sur la transience. Elle se livre autant qu’elle contrôle. Ses lignes tendues se répètent méthodiquement, s’affinant progressivement jusqu’au vide. L’essence de sa pratique réside non dans l’image achevée, mais dans l’acte soutenu de faire — un rituel de continuité au sein de l’impermanence. Pour les deux artistes, la peinture représente peut-être une forme de réconfort et de résistance : l’incertitude se résout dans la cadence du pinceau. Leurs compositions maximalistes — denses d’éléments modulaires, de tensions chromatiques et de jeux optiques — oscillent entre figuration et abstraction, reflétant un désir commun de trouver un ordre au cœur du chaos.
NOT CONFORMED met en lumière la manière dont ces femmes réaffirment leur pouvoir, en défiant les hiérarchies systémiques qui cherchent à les réduire au silence. Leur art constitue une performance inspirante de résistance, où le domestique devient radical et l’ordinaire, sublime.
ÉVÉNEMENTS
VERNISSAGE
Le 15 janvier de 17 à 20h
(Lors de la Rentrée au Belgo)
Gratuit, sans réservation
ATELIERS
Médiations culturelles, attention et savoirs en corps
9 février, 10h00 - 12h30
16 février, 10h00 - 12h30
4 mars, 17h30 - 19h30
Gratuit, sur inscription
Consulter la programmation publique liée à cette exposition
ART/AROUND
Dans les coulisses, nous sommes deux commissaires audacieuses animées d'une passion de longue date pour les arts, ainsi que pour les artistes et leur engagement social. Préoccupées par les enjeux mondiaux et la justice sociale, nous nous engageons à mettre en lumière les talents artistiques émergents du monde entier qui aspirent à rendre notre monde meilleur. Nous complétant l'une l'autre en termes d'intérêts et d'expertise, nous avons combiné nos énergies et opté pour l'anonymat, afin que les artistes puissent reconquérir leur agentivité et leur auto-représentation en tant que créatrices.
AN SE EUN
Née et élevée à Séoul, a vécu dans plusieurs pays à travers le monde et a participé à des expositions individuelles et collectives à Séoul, Vienne, Genève, New York et Amman. Elle détient un BFA et un MFA de l'Ewha Womans University ainsi qu'un MFA du Pratt Institute à New York. Elle a récemment ouvert son propre espace d'art à Séoul—Paran—pour présenter des talents internationaux émergents.
MARIA EZCURRA
Née en Argentine, a grandi au Mexique et vit et travaille actuellement à Tiohtià:ke/Montréal. Son travail a été présenté internationalement, notamment au Museum of Modern Art de Mexico, au Musée national des beaux-arts du Québec et au Musée des beaux-arts de Montréal. Elle est récipiendaire de nombreux prix et a été finaliste pour le Prix en art actuel du MNBAQ (2023). Ezcurra détient un doctorat en éducation artistique de l'Université Concordia et enseigne actuellement à l'Université McGill.
ANTONIETTA GRASSI
Née et vit actuellement à Tiohtià:ke/Montréal, où elle enseigne au Collège Dawson. Récipiendaire de nombreux prix et distinctions, dont la bourse Guggenheim, le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts et des lettres du Québec, Grassi a participé à des expositions individuelles et collectives dans des musées et galeries publiques au Canada, aux États-Unis et en Europe; ses œuvres font partie de collections publiques, corporatives et privées. Elle détient un BFA de l'Université Concordia et un MFA de l'UQAM.
KIM SI YEON
Née et basée à Séoul, a obtenu un MFA de la School of Visual Arts à New York ainsi qu'un MFA et un BFA de l'Ewha Woman's University à Séoul. Elle a participé à de nombreuses expositions individuelles et collectives en Corée, au Japon, à New York, à Tiohtià:ke/Montréal, à Moscou et à Londres. Ses œuvres figurent dans plusieurs collections publiques, notamment la National Museum of Modern and Contemporary Art Bank et le Seoul Museum of Art à Séoul, en Corée.
NOT CONFORMED est une initiative collaborative entre Art/Around, SBC Art Contemporain et Sueño339 Art Space à Séoul. Présentée pour la première fois à Montréal, l’exposition voyagera à Séoul du 29 mai au 18 juin 2026.


