A PROBLEM SO BIG IT NEEDS OTHER PEOPLE

COMMISSAIRE : CHEYANNE TURIONS

15 MARS - 3 MAI 2014

A Problem So Big It Needs Other People, cheyanne turions, Galerie SBC Gallery

Maria Hupfield, Presence - Absence, 2013.

Maintenir un espace pour le travail qui reste à faire

 

24 avril 2014

 

La silhouette d’une femme accroupie, une main sur la hanche et l’autre tenant une couronne, le menton relevé, dans une posture de supplication et d’insistance. Les conditions matérielles de la silhouette, gravée dans la vitre de la porte de SBC de manière permanente, reflètent l’aura de l’œuvre : enracinée. Réalisée pour l’exposition Stage Set Stage de la commissaire Barbara Clausen (30 novembre 2013 – 22 février 2014), l’œuvre de Marie Hupfield intitulée Present—Absence (2013) s’inscrit dans A Problem So Big It Needs Other People sous la forme d’une instance de négociation institutionnelle, un marqueur de ce que signifie se buter à l’histoire. Bien que l’œuvre n’aie pas été réalisée pour A Problem…, j’ai choisi de l’inclure dans l’exposition puisque, littéralement, elle en fait partie. Afin d’approcher l’œuvre avec intégrité, dans l’esprit d’une exposition qui considère elle-même la souveraineté sous l’angle de la négociation, il est juste de permettre à la figure et à l’esprit de l’œuvre d’Hupfield d’affecter mon propre projet à SBC, en étant ouverte aux concessions réciproques.

 

Present- Absence, le titre de la gravure d’Hupfield, est descriptif et pourtant j’ai choisi de l’interpréter davantage comme une injonction à reconnaître à la fois mes certitudes (ce qui est présent) et mes incertitudes (ce qui est absent) dans la rencontre avec son œuvre. De cette manière, le titre est un rappel qui suggère d’appliquer cette approche à toutes les œuvres de l’exposition et à ma manière de regarder en général. Hupfield a dit du titre qu’il « suscite des parallèles avec le paradoxe temporel selon lequel il est attendu des indiens contemporains qu’ils soient morts et, par extension, avec les nations dont les fondations reposent sur des histoires non résolues de domination et de force qui nous affectent tous fondamentalement au présent ». La gravure d’Hupfield véhicule un courant électrique vivant et elle est indiquée par une timide marque désignant un point sur un plan que les visiteurs peuvent prendre avec eux dans l’espace de la galerie. Elle est ici parmi nous tout en ne l’étant pas. Il n’y a pas vraiment de moyen de résoudre ceci davantage.

 

Ça peut paraître étrange mais ceci me rappelle la déclaration tristement célèbre de Donald Rumsfeld : « Il existe des connus connus. Ce sont des choses dont nous savons que nous les connaissons. Il existe des inconnus connus. C'est-à-dire des choses dont nous savons maintenant que nous ne les connaissons pas. Mais il y a aussi des inconnus inconnus. Des choses dont nous ignorons que nous ne les connaissons pas. »

Ce qui manque à cette taxinomie (comme d’autres l’ont souligné), ce sont les connus inconnus. Le préjugé tombe dans cette catégorie, tout comme les tendances inconscientes et les normes culturelles, ces choses dont nous sommes ignorants et qui structurent pourtant notre réalité, les « suppositions et croyances désavouées et les pratiques obscènes dont nous prétendons ignorer l’existence, même si elles forment l’arrière-plan de nos valeurs publiques ». [1] La gravure d’Hupfield trace un contour autour de ces connus inconnus.  Cela crée quelque peu un malaise et si nous nous soucions d’aller à la rencontre de cet autre, cela implique un travail à faire : comment résoudre ce paradoxe ? Pas seulement réconcilier la vitalité d’Hupfield avec les mythes étouffants rattachés aux peuples autochtones et aux femmes artistes, mais aussi notre existence dans ce pays avec les politiques coloniales toujours en cours du Canada et des États-Unis, parmi d’innombrables autres situations où l’expression du pouvoir reste invisible afin de maintenir un statu-quo.

 

La poétesse Anne Carson décrit dans un registre totalement différent la tâche de retracer nos propres inconnus : « Un esprit en réflexion n’est pas absorbé par ce qu’il parvient à connaître. Il est tendu pour se saisir de quelque chose relié à lui-même et à sa connaissance actuelle (et donc objet de connaissance dans une certaine mesure) mais aussi séparé de lui-même et de sa connaissance actuelle (non-identique à ceux-ci). Dans tout acte de penser, l’esprit doit s’élancer à travers l’espace entre le connu et l’inconnu, reliant l’un à l’autre tout en gardant visible la différence entre eux. C’est un espace érotique ». [2] Surtout, l’inconnu ne se défait pas sous l’action de saisissement dont il fait l’objet. La distance et la différence persistent.

 

Je souhaiterais proposer une tactique d’investissement : le maintien d’un espace. Maintenir un espace pour l’inconnu. Maintenir un espace et ne pas le remplir. Être mal à l’aise. Les complexités et contradictions de notre être-au-monde collectif ne se résoudront pas proprement d’elles-mêmes. Le moins que je puisse faire est de former la part de l’identité qui est ouverte à la négociation en rencontrant chacun de vous comme un autre, sachant qu’il y a d’autres manières de voir et d’être et ce, que j’y aie un accès significatif ou non. Institutionnellement, quelle est l’obligation réciproque de SBC en réponse à l’œuvre d’Hupfield qui restera de manière permanente sur la porte de la galerie ? Un point sur un plan est une possibilité, son nom inscrit sur le mur de la galerie en est une autre. De mon côté, je cherche à éviter de nouvelles réinscriptions d’une présence absente en choisissant de pratiquer une reconnaissance du territoire. Hupfield a indiqué que le nom gravé fait référence à un terme défini par Kate Shanley : « de par le fait que les Autochtones occupent de manière permanente une position d’‘absence présente’ dans l’imagination coloniale aux États-Unis, une ‘absence’ qui renforce la conviction selon laquelle les peuples Autochtones sont réellement en train de s’éteindre et que la conquête de leurs terres est donc justifiée ». C’est simple, mais mettre l’accent sur l’histoire en cours du territoire sur lequel se trouve la galerie implique le moment présent. C’est probablement le moins qu’on puisse faire, au sens où le moins que le nous puisse faire. En agissant de la sorte, la présence absente d’Hupfield dans l’espace de la galerie est prise en compte, non pas résolue mais mise en lumière. Les complexités et contradictions sont accueillies par l’inclusion des différentes voix : il reste encore du travail à faire.

 

c.t.

 

[1] Žižek, Slavoj. “What Rumsfeld Doesn’t Know That He Knows About Abu Ghraib,” In These Times, 21 May 2004. http://www.lacan.com/zizekrumsfeld.htm.

[2] Carson, Anne. Eros: The Bittersweet (USA: Dalkey Archive Press, 1995), 171.

TEXTES