
Une frontière est faite de papiers
02.04.2026 — 23.05.2026
Taysir Batniji, Eliza Olkinitskaya, Daniela Ortiz, Tanja Ostojić
Commissariat :
Myriam Amri, Hend Ben Salah, Valeria Téllez Niemeyer
Le guichet d’entrée, la file d’attente au poste, le contrôle de routine, l’interrogatoire aux frontières, les décisions qui façonnent une vie et, bien sûr, les papiers : passeports, visas, permis de séjour, preuves et justificatifs.
Traverser une frontière lie l’expérience individuelle de chacun à des systèmes qui déterminent qui peut la franchir et dans quelles conditions. Comment les bureaucraties produisent-elles et soutiennent-elles les frontières aujourd’hui ?
Une frontière est faite de papiers révèle les régimes matériels qui soutiennent les frontières. Les documents, institutions, lieux, le langage lui-même sont des processus qui définissent la mobilité à travers les espaces géographiques. Cette exposition examine les frontières de l’intérieur, en dévoilant les systèmes administratifs qui organisent et contrôlent la circulation des personnes. Regarder de l’intérieur, c’est commencer par les papiers que l’on doit produire et accumuler pour prouver que l’on « mérite » le droit de passage.
Une frontière est faite de papiers utilise ces documents pour éclairer le langage qu’ils imposent à celleux qui franchissent les frontières, les décisions qu’ils font peser sur une vie, les lieux où ils doivent être présentés, ainsi que les systèmes frontaliers que ces papiers contribuent à renforcer.
À une époque où la violence brute régit les frontières – expansion coloniale, systèmes de détention et de déportation, externalisation, criminalisation – cette exposition attire l’attention sur la manière dont la frontière agit comme spectre, en exerçant son emprise à travers des processus d’apparence banale, souvent méconnus des personnes en situation régulière. Elle refuse ainsi la distinction binaire entre violence et bureaucratie, ou entre migration légale et illégale, pour mettre en lumière les réseaux administratifs, les logiques arbitraires, les objets matériels et le poids des documents que les frontières imposent à nombre d’entre nous.
Cette exposition pose un regard sur le monde depuis Montréal, en interrogeant les régimes migratoires depuis un pays dont la réputation de terre d’accueil est de plus en plus contestée. Elle révèle comment la façade du multiculturalisme dissimule d’immenses systèmes bureaucratiques que les personnes migrantes expérimentent quotidiennement, alors qu’ils sont invisibles pour le reste de la société.
Une frontière est faite de papiers présente le travail de quatre artistes, elleux-mêmes pris·es dans le filet des frontières. L'exposition interroge la manière dont ces artistes composent avec les logiques frontalières et les subvertissent, en refusant de dissocier leur propre expérience de la nécessité de faire œuvre pour rendre visibles les systèmes actuels. Les œuvres présentées témoignent de dispositifs migratoires qui s’étendent sur des chronologies différentes mais dont les logiques demeurent d’actualité.
La traversée physique de la frontière est abordée par l’artiste gazaoui Taysir Batniji qui s’attarde sur le poste-frontière de Rafah dans Transit (2004), un diaporama silencieux qui témoigne de l’expérience des Palestinien·nes qui tentent de la franchir. Le défilé d’images photographiques, rythmé par des cadres noirs suivant la cadence du projecteur, traduit l’incertitude et l’attente sans fin qui structurent leur quotidien. Prises en secret par l’artiste, ces photographies révèlent les contraintes vécues par les Palestinien·nes, dont les déplacements restent conditionnés par l’impossibilité de retourner chez elleux. Seul point de passage frontalier de Gaza depuis la deuxième Intifada, la frontière de Rafah est aujourd’hui fermée malgré le « cessez-le-feu » décrété en janvier 2025.
L’état liminal imposé par les régimes migratoires est également mis en évidence dans la vidéo FDTD (2012) de l’artiste péruvienne Daniela Ortiz. En se focalisant sur les vagues d’expulsions forcées par ICE aux États-Unis depuis 2003, l’artiste soumet son propre corps à la violence des frontières en s’injectant les sédatifs administrés aux personnes expulsées. Pendant l’intervention, elle lit à voix haute l’accord de libre-échange signé entre le Pérou et les États-Unis, exposant ainsi l'hypocrisie d’un système qui garantit la libre circulation des marchandises, mais refuse celle des êtres humains.
Les interdictions et restrictions arbitraires de la mobilité occupent une place centrale dans l’œuvre de l’artiste Eliza Olkinitskaya. Dans Droit de passage (2026), une installation-performance présentée en avant-première, l’artiste interpelle directement le public en créant une frontière physique pour accéder à l’espace d’exposition. Cette barrière, qui reprend les rituels institutionnalisés des frontières, est régie selon des règles aléatoires et capricieuses imposées par un agent imaginaire qu’elle incarne elle-même.
Les parcours migratoires des artistes exposé·es influencent leur vie et leur pratique artistique. Batniji adopte la nationalité française, Ortiz l’espagnole et Olkinitskaya la canadienne. Tanja Ostojić transforme ce processus en œuvre multimédia dans Looking for a Husband with EU Passport (2000–2005). L’artiste d’origine serbe y retrace les années qu’elle a passées à tenter d'obtenir un permis de séjour dans l'Union européenne. De manière provocatrice, elle y révèle sa stratégie de promotion sur Internet, son mariage légal avec un citoyen allemand et son éventuel divorce. À la limite entre réalité et performance, cette installation met en lumière les logiques bureaucratiques fondées sur des inégalités structurelles qui sous-tendent les systèmes d'immigration européens de plus en plus restrictifs.
Quant aux objets qui font frontière, ils apparaissent dans chaque œuvre, de manière fugace ou au centre, originaux, copies, reproductions et même faux documents qui mettent en lumière le poids de ces vies régies par des papiers si anodins. Un permis de sortie est agité du bout des doigts par un Palestinien au poste frontalier de Rafah dans Transit (2004) ; une copie du visa de l’artiste est placardée en grand format entre deux photos de mariage dans Looking for a Husband with EU Passport (2000–2005). Dans Paper, Please (2019), Eliza Olkinitskaya fabrique sept faux passeports à la main afin de nous confronter à ces objets dont la fragilité matérielle ne fait que renforcer leur portée symbolique. Pendant ce temps, dans The ABC of Racist Europe (2017), Daniela Ortiz lie objet, langage et esthétique en détournant l’univers des livres pour enfants pour lui donner une nouvelle forme, en un abécédaire des mots qui régissent les systèmes frontaliers.
Toutes ces œuvres subvertissent ce qui reste souvent invisible dans les régimes frontaliers : les zones d’incertitude, les langages, leur absurdité et leur caractère arbitraire. Ces œuvres appellent à ressentir les frontières alors qu’elles continuent de contrôler les corps à travers la paperasse. Une frontière est faite de papiers invite le public à saisir comment les bureaucraties et leurs documents font de la mobilité une violence en fixant des frontières et en déterminant qui peut appartenir à un territoire donné.
ÉVÉNEMENTS
VERNISSAGE
2 avril de 17 à 20h
Gratuit, sans réservation
PERFORMANCE
2 avril, lors du vernissage
Eliza Olkinitskaya
Droit de passage (2026)
VISITE GUIDÉE ET
GROUPE DE PAROLE
9 avril de 17h30 à 19h30
En français et anglais
(espagnol et arabe disponibles)
Réservations à rsvp@sbcgallery.ca
ATELIER CRÉATIF
11 avril de 14h0 à 17h00
Cité des hospitalières
(251 Av des Pins Ouest O)
En français et anglais
Réservations à rsvp@sbcgallery.ca
SOIRÉE DE PROJECTION
23 avril de 19h00 à 20h30
Ouverture de portes dès 18h30
En français et anglais
Sans réservation
Nombre de places limité (30)
Priorité selon l’ordre d’arrivée
Né à Gaza en 1966, l'artiste palestinien Taysir Batniji est diplômé de l’Université Al-Najah de Naplouse (BA, 1992) et de l’ENSA de Bourges (DNSEP, 1997). Depuis, il vit et travaille entre la France et la Palestine. Dans cet entre-deux géographique et culturel, il a pu développer une pratique artistique pluridisciplinaire dont l'image, photo et vidéo, est au centre depuis 2001.
L’œuvre de Taysir Batniji, teintée d’impermanence et de fragilité, puise son inspiration dans son histoire subjective, intime, mais aussi dans l’actualité et l’histoire. Par le biais d’une approche distanciée, il détourne, étire, joue avec son sujet initial, de manière à proposer un regard poétique, parfois grinçant, sur la réalité.
© Sophie-Jaulmes
Née la dernière année de l’URSS et élevée dans la Russie post-perestroïka, je me destinais à une carrière de juge. En 2012, face au climat politique changeant, j’ai quitté le droit et mon pays pour devenir artiste. Mon travail reste marqué par l’heritage de mes origines, autant par leur richesse culturelle que par leur violence systémique. Je n’ai jamais cherché à être une artiste politisée, mais je n’arrive pas à rester silencieuse face aux injustices. Je suis souvent révolté par ce monde, mais aussi fasciné par lui dans son effervescence et sa fragilité. Peu importe le médium, je cherche un équilibre entre un discours socialement engagé et une approche sensible, entre le politique et le poétique.
Daniela Ortiz est une artiste péruvienne dont le travail cherche à générer des récits visuels et des outils pédagogiques qui analysent les concepts de nationalité, de racialisation, de classe sociale et de genre afin de comprendre de manière critique les structures du pouvoir colonial, patriarcal et capitaliste dans une perspective anti-impérialiste. Elle a consacré sa pratique à dénoncer le système européen de contrôle migratoire, ses liens avec le colonialisme et le renforcement du racisme institutionnel pour imposer des violences aux communautés migrantes et aux classes ouvrières racialisées, tout en mettant en lumière les résistances contre ces systèmes.
Tanja Ostojić est une artiste visuelle, de performance et interdisciplinaire de renom, basée à Berlin, qui travaille également dans les domaines de l'éducation et de la recherche. Elle est internationalement reconnue comme pionnière de la critique institutionnelle dans une perspective féministe, ainsi que pour son art féministe à fort engagement social et politique, son art dans l'espace public, en particulier en lien avec les questions de migration et de genre. Ses œuvres s'appuient sur de nombreuses références théoriques et ont été analysées et intégrées dans de nombreux ouvrages, revues, anthologies et histoires de l'art. The Guardian l'a nommée parmi les « 25 meilleurs artistes du XXIe siècle » pour son projet Looking for a Husband with EU Passport (2000–2005).
© Aljas Fuis
Hend, Myriam et Valeria sont amies et collaboratrices. Elles articulent recherche et travail culturel, considèrent que politique et esthétique sont indissociables et cherchent à croiser les géographies (post)coloniales du monde arabe et de l’Amérique latine.
Hend Ben Salah est doctorante en histoire de l’art à l’UQAM, où elle mène des recherches sur les pratiques curatoriales dans des géographies inégales. Avant de se tourner vers l’histoire de l’art, elle a suivi une formation en arts visuels (Institut supérieur des beaux-arts de Tunis) et en psychologie (Université Paris 8). Tout au long de sa carrière, elle a collaboré avec des institutions telles que le Festival du film de Carthage (JCC), le Festival international du film ethnographique de Québec (FIFEQ) et le Théâtre national de Tunisie. En tant que commissaire d’exposition, travailleuse culturelle et cofondatrice de PHaE, elle conçoit les expositions comme un moyen de favoriser le dialogue autour de questions politiques et sociales.
Myriam Amri est anthropologue, cinéaste et artiste visuelle. Son travail explore le capitalisme en examinant la manière dont il imprègne la vie quotidienne et s’incarne à travers des objets matériels tels que l’argent. Sa pratique met l’accent sur les processus collaboratifs et considère les méthodes comme des outils théoriques. Ses projets écrits et créatifs ont notamment été présentés dans The Funambulist Magazine, au festival HotDocs, à Savvy Contemporary et aux NYU Gallatin Galleries. Elle est cofondatrice du collectif littéraire arabe expérimental « Asameena » et titulaire d’un doctorat en anthropologie et en études sur le Moyen-Orient de l’université Harvard.
Valeria Téllez Niemeyer travaille à la croisée de la recherche et de la création, explorant l’histoire des villes, la nuit urbaine et la culture visuelle et matérielle. Doctorante en histoire de l’art à l’UQAM, elle est également diplômée en design industriel (Universidad Diego Portales, Chili) et en médiation culturelle (Université Paris 8, France). Elle développe des projets interdisciplinaires combinant pratiques culturelles et enjeux sociopolitiques actuels, notamment à travers le collectif PHaE, qu’elle a cofondé en 2023.
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