A PROBLEM SO BIG IT NEEDS OTHER PEOPLE

COMMISSAIRE : CHEYANNE TURIONS

15 MARS - 3 MAI 2014

A Problem So Big It Needs Other People, cheyanne turions, Galerie SBC Gallery

Basil AlZeri, Pull, Sort, Hang, Dry, and Crush, vue de l'exposition après la performance, 2014.

TEXTES

Apprendre à préparer à manger n'est pas différent d'apprendre un langage

 

10 avril 2014

 

Né en Jordanie de parents palestiniens, établi à Toronto et récemment devenu citoyen canadien, Basil AlZeri débuta sa performance Pull, Sort, Hang, Dry, and Crush en parlant anglais, français et Kanien’keha, pour nommer la terre sur laquelle on se situait. La performance recommenca lorsqu’il tira un banc des bureaux de la galerie vers l’espace d’exposition sur lequel s’alignaient tout de sorte de produits ; les pots en verre s’entrechoquèrent tandis que le plancher grinça sous l’effet du frottement avec le bois. L’auditoire rassemblé autour d’une table regardait vers AlZeri, debout à sa tête – un endroit ponctué par les planches de bois inégales de la table – en position d’instructeur. Ce qu’il s’apprêtait à faire se déroula en trois temps.

 

Premièrement, une transformation de l’espace grâce à des préparatifs. Il retira méticuleusement des feuilles de sauge de bottes d’herbes séchées suspendues au plafond de la galerie et rassembla les feuilles au sein d’un cercle formé par une tresse de foin d’odeur. Lorsque toutes les feuilles furent séparées des brins suspendus, il récupéra sur le banc où se trouvait ses instruments un gros bocal rempli de sauge séchée qu’il vida afin de créer un amoncellement de couleur argentée. Puis, il approcha une allumette enflammée des feuilles sans les toucher, un geste qui évoquait la pratique de l’encensement sans pour autant remplir la salle de la fumée habituelle. Après tout, nous étions dans un édifice public, les détecteurs de fumée, alarmes d’incendie et systèmes de gicleurs compliquant la réalisation du geste. Le tas de sauge et de foin d’odeur – une source d’énergie potentielle composée à la fois d’un outil pour purifier l’espace de toute énergie négative et d’un outil pour y faire entrer la bienveillance – fut déplacé vers une tablette faisant face au nord, où il sera conservé pour la durée restante de l’exposition. Sous la forme d’un déplacement concret, cet acte annonça la deuxième transformation de l’exposition par AlZeri, liée à l’énergie vivante.

 

Par la suite AlZeri saupoudra de sel rose la table autour de laquelle nous étions rassemblés, invoquant le dicton arabe « Fi Khobez wa meleh bainna » – il y a du pain et du sel entre nous – faisant du lieu et de la performance un espace d’hospitalité, et de la performance en tant que telle un processus de combinaison. Tout comme le sel régule l’action de la levure en cuisine, celui sur la table faisait advenir la collectivité formée de ceux rassemblés autour d’elle.

 

Il prépara ensuite du za’taar, un mélange à base d’herbes dont plusieurs cultures revendiquent l’origine, préparé ici par AlZeri en tant que met palestinien basé sur les instructions de sa mère. Utilisant encore une fois les herbes séchées suspendues, il coupa plusieurs poignées de thym puis les moulut en une texture fine, le mélangeant par la suite avec du sumac, des graines de sésame rôties et de l’huile d’olive afin de créer une pâte verte. Durant la préparation, AlZeri, parla en arabe, décrivant les étapes simples – dont je ne comprenais pourtant pas les mots-, relayant ses intentions,  tandis que l’observation de ses actions nous donnait une autre manière de participer aux instructions.

 

Apprendre à cuisiner ne s’éloigne pas tant que ça de l’apprentissage d’une langue.

 

Troisièmement, AlZeri prépara un humble festin composé de za’taar servi sur des pains pita légèrement grillés ; en nous servant tous, son geste domestique devint une performance du travail domestique ,invoquant des histoires vivantes. Grâce à sa générosité nous étions nourris ; le sel de la terre. Alors nous mangâmes et bûmes du thé noir, avant de nous rassembler de nouveau une fois le festin terminé, pour parler de ce que nous avions compris de son action, de ce que nous avions perçu de ses instruments et pour évoquer nos propres histoires, l’un après l’autre.

 

En reprenant les pratiques de l’encensement et de la préparation du za’taar, AlZeri invoque des histoires variées touchant à la colonisation, celle des peuples autochtones au sein de l’État canadien, celle des Palestiniens et des pratique d’occupation de l’État israélien. Son geste d’encensement implique une appropriation culturelle : ces histoires ne sont pas les siennes, ni ses pratiques culturelles, ni ses symboles. Et pourtant, ses références aux cérémonies traditionnelles autochtones qu’il s’approprie et son hospitalité sont devenues des moyens pour relier entre eux ces contextes coloniaux, d’une manière ni adéquate ni inadéquate. Pour comprendre l’ « encensement » et la « préparation de nourriture » d’AlZeri, il faut admettre la complexité propre au contexte de formation identitaire dans des endroits marqués par les histoires autochtones, la colonisation, l’immigration, la différence et l’intimité. Il s’avère que – bien que nous le sachions tous déjà – la nourriture, le festin et son partage sont tout autant des façons généreuses d’être les uns avec les autres que des zones relatives d’exception lorsqu’il s’agit de réfléchir à l’appropriation culturelle et aux conflits violents : j’ai complètement l’intention de frotter entre mes mains du thym séché jusqu’à ce que se produise une fine poudre. Je vais faire du za’taar de la manière dont AlZeri me l’a montrée. Et nous allons faire un festin par-delà nos différences.

 

Est-ce que le statut de quelqu’un en tant qu’immigrant dans un lieu l’absout de son statut de colon ? Ou, pourquoi refuser de s’identifier comme colon ? Pourquoi ne pas nous définir plutôt comme colon dans les responsabilités que nous considérons être les nôtres, en prenant en compte les histoires coloniales, les réalités difficiles et nos possibles futurs collectifs ? Il y a quelque chose dans cette résistance (exprimée cet après-midi là alors que nous étions rassemblés autour de la table, mais entendue déjà dans d’autres conversations à propos des héritages politique et culturel) qui pointe vers les changements que la mobilité apportent à notre compréhension de ce qu’implique être Autochtone et étranger. Pourtant, ce changement pressenti, il n’absout pas l’histoire et il n’absout pas la responsabilité, personnelle ou autre. Que signifient ce mouvement et ces mélanges de sang et de cultures ?,Ils impliquent au moins que les identifications personnelles sont complexes puisque je suis à la fois de descendance autochtone et une colonisatrice ; la dualité se défait. Un Palestinien vivant au Canada est à la fois soumis aux pratiques colonisatrices et exécuteurs de ces mêmes pratiques. Ces subjectivités ne peuvent pas se réconcilier davantage. Nous sommes multiples.

 

Afin d’aborder la réalité actuelle du Canada en tant qu’État colonisateur, il n’y a pas d’autre moyen à notre disposition que la négociation. Le besoin d’aborder cette réalité émane avant tout de l’appareil d’État, qui conditionne la citoyenneté sous toutes ses formes alors que les relations culturelles et politiques comme le racisme sont, elles, au moins en partie, systémiques. Dans ce contexte, la négociation, considérée comme une compréhension interpersonnelle de la souveraineté, pourrait idéalement être réhabilité dans cette idée que tout dialogue exige des parties impliquées que des concessions soient faites de part et d’autre. Le contact avec l’autre n’est pas seulement systémique ou conditionné ; le contact c’est l’un et l’autre se rencontrant, se reconnaissant, réfléchissant ensemble. Laissons-nous être affecté.

 

Ainsi les clôtures deviennent une table, un écho subtil à cette autre œuvre architecturale continuellement ré-imaginée en Palestine, en tant que clôture, mur, barrière, tous des termes investis et entremêlés d’implications politiques. Une chose peut être plusieurs choses. Nous faisons partie des histoires des autres selon des liens complexes qui ne peuvent pas être démêlés. En pensant à des stratégies de mobilisation pour résister à l’occupation en Palestine, comment pouvons-nous appliquer ces leçons à la mobilisation contre l’occupation coloniale des Français et des Anglais ici au Canada ? Qu’est-ce que les déploiements historiques de la souveraineté nous apprennent sur les manières dont la souveraineté peut être utilisée aujourd’hui ? Nos contacts quotidiens, qui font émerger notre subjectivité souveraine, peuvent transmettre assurément les façons de se laisser affecter, à l’échelle de l’État.

 

c.t.